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Napoléon vu par Nietzsche et Dostoïeski

Napoléon vu par Nietzsche et Dostoïeski

« Surhomme » ; ce mot est souvent utilisé pour parler d’un homme fort, aux capacités physiques hors-normes. Ce terme fait également référence aux écrits de Friedrich Nietzsche. En tous cas, ses capacités dépassent celles de ce qu’on a toujours appelé un « homme ». Mais ces catégories sont-elles si claires ? Qui peut être considéré comme surhomme? 

Nietzsche n’est pas le seul à pouvoir nous éclairer sur ces questions. En effet, Dostoïevski, son contemporain Russe, a également écrit sur le surhomme. Il se trouve que ces deux génies font référence à Napoléon Bonaparte. Leurs analyses brillantes au crépuscule du XIXè siècle font écho aux exploits de l’Empereur à l’aurore de celui-ci. En effet, Napoléon, choque l’Europe de 1803 à 1815 en envahissant tout le continent.

Les croyances de ce dernier sont discutées par les historiens : entre tradition catholique de Corse et rationalisme de son époque. En instituant l’Empire en 1804, il grave son nom dans le marbre, à la manière d’un empereur Romain.
Napoléon est souvent comparé aux empereurs romains et c’est en ceci qu’il incarne premièrement le surhomme. En effet, si un homme a davantage de force ou de droits que l’homme « normal », c’est que ceux-ci lui ont été conférés par Dieu. C’est le cas de l’empereur romain : lorsqu’Octave prend les pleins pouvoirs, il devient « Augustus », l’homme qui est « augmenté » ou protégé par les dieux.
Souvent en infériorité numérique, les troupes de Napoléon envahissent l’Europe et enchainent les victoires. C’est en ceci qu’on peut le voir comme « augmenté ». En 1812, les soldats français affrontent les troupes de la Russie impériale, dont le père de Fiodor Dostoïevski fait partie. En 1814, c’est la fin du premier empire Napoléonien.

C’est ce passé occidental, entre pensée des Lumières, révolution française et impérialisme Napoléonien, qui influe le contexte intellectuel auquel Dostoïevski fait face durant le XIXème siècle. À cette époque une partie des intelligentsias Russe et Occidentale voyage et avec elles les idées s’importent et s’exportent jusqu’en Russie.
Dans son premier chef d’oeuvre sorti en 1866, Crime et Châtiment, Raskolnikov, un personnage de Dostoïevski, théorisera le surhomme dans un article:
« Dans le reste de mon article, j’insiste, si je m’en souviens bien, sur cette idée que tous les législateurs et les guides de l’humanité, à commencer par les plus anciens, pour continuer par les Lycurgue, les Solon, les Mahomet, les Napoléon, etc., tous, jusqu’aux derniers, ont été des criminels, car, en promulguant de nouvelles lois, ils violaient, par cela même, les anciennes qui avaient été jusque-là fidèlement observées par la société et transmises de génération en génération, et parce qu’ils n’avaient point reculé devant les effusions de sang (de sang innocent et parfois héroïquement versé pour défendre les anciennes lois) pour peu qu’ils en aient eu besoin. »
On comprend là qu’il ne s’agit pas d’un simple « homme fort » pour Dostoïevski, mais bien d’un homme qui puisse être un nouveau législateur quitte à devenir un criminel aux yeux de cette société.
Puis Raskolnikov va designer arbitrairement deux catégories d’hommes: les « ordinaires » et les « extra-ordinaires ».
« Les subdivisions sont naturellement infinies, mais les traits caractéristiques des deux catégories me semblent assez nets : la première, c’est-à-dire le troupeau, est composée d’hommes conservateurs, sages, qui vivent dans l’obéissance, une obéissance qui leur est chère. Et je trouve qu’ils sont tenus d’obéir, car c’est là leur rôle dans la vie et il ne présente rien d’humiliant pour eux. Dans la seconde, tous transgressent la loi ; ce sont des destructeurs ou du moins des êtres qui tentent de détruire suivant leurs moyens. »
C’est ainsi que Raskolnikov les différencie, mais Raskolnikov n’est qu’un personnage, une émanation de l’époque que vit Dostoïevski. En réalité Raskolnikov, peut être perçu comme une critique de l’homme qui s’est cru Napoléon, qui ne sait justement pas s’il est un ordinaire ou un extra-ordinaire, un homme ou un surhomme.
« – Allons donc ! Qui ne se croit à présent un Napoléon, chez nous, en Russie ? » fit tout à coup Porphyre.

Dostoïevski mène au bout de ses croyances, un homme « normal » qui se croit Napoléon.
« Ne serait-ce pas un futur Napoléon qui aurait tué la semaine dernière, à coups de hache, notre Alena Ivanovna ? »
Mais si Raskolnikov et Napoléon sont tous deux des criminels, l’esthétique les sépare. La laideur  et la médiocrité du crime de Raskolnikov, qu’il a commis pour voir si il était Napoléon, lui a appris qu’il n’était pas de cette catégorie d’homme.
«La vieille ne signifie rien, se disait-il ardemment et par accès. C’est peut-être une erreur, mais il ne s’agit pas d’elle. La vieille n’a été qu’un accident... Je voulais sauter le pas au plus vite. Je n’ai pas tué un être humain, mais un principe ; oui, le principe, je l’ai bien tué, mais je n’ai pas su accomplir le saut. Je suis resté en deçà... Je n’ai su que tuer. Et encore n’y ai-je pas trop bien réussi, paraît-il… »


Raskolnikov est un homme, pas un surhomme, et son récit est une leçon.
Même si Dostoïevski se moque de Raskolnikov, il ne peut que reconnaitre les catégories décrites dans son article, non seulement parce que Raskolnikov est un homme ordinaire mais parceque l’audace de Napoléon fait de lui un homme extra-ordinaire.
« Non, ces gens-là sont autrement faits ; un vrai conquérant, de ceux auxquels tout est permis, canonne Toulon, organise des massacres à Paris, oublie son armée en Égypte, sacrifie un demi-million d’hommes dans la campagne de Russie. Il se tire d’affaire par un calembour à Vilna, et, après sa mort, on lui élève des statues ; c’est donc que tout lui est effectivement permis. Mais ces hommes sont faits de bronze et non de chair. » Nous dit Raskolnikov.

Nietzsche lui, ne peut qu’admirer Napoléon, qu’il qualifie de synthèse d’inhumain et de surhumain dans Généalogie de la morale.
Il nous explique dans crépuscule des idoles, qu’alors que la France de cette époque devait engendrer le type opposé de celui de Napoléon, la Corse leur avait donné cet homme d’une tradition plus forte, plus constante et plus « antique ». Cet aspect antique lui plait, il y voit le réel esprit Européen. Il le liera également au criminel, comme pour Dostoïevski. Pour Nietzsche, le criminel est l’homme fort rendu malade.
Chez ces deux penseurs il y a l’idée que le surhomme transgresse les règles, il ne suffit évidement pas de cette transgression pour en être un. Raskolnikov n’est pas un surhomme et Nietzsche, comme Dostoïevski s’accordent à penser que ce type d’homme est rare.
Si le surhomme de Nietzsche a été retenu, c’est parce qu’il avait foi en lui. Là où Dostoïevski croit en le retour du Christ en Russie, Nietzsche lui, pense une époque ou Dieu est mort et le surhomme recréé la hiérarchie perdue.
Le XXème siècle nous permettra de voir ce que les théories du « surhomme » ou du « nouvel homme » donneront.

 

Simon Bavastro